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Tauba dans nos coeurs

Quelques témoignages sur Tauba

Tauba avait un contact étroit avec nombre des camarades de l’UJRE et de lecteurs de la Presse Nouvelle Magazine, nous en reproduisons quelques témoignages de l’attachante figure de Tauba Raymonde Alman Staroswiecki:

Eric d’Aste Blanc

(…) J’ai cherché à me rapprocher, en devenant spéléologue, en apprenant le russe, ou en rejoignant la chorale Yiddish, mais ça ne semblait pas la toucher. Les premières chansons que je lui avais chanté en russe, et en yiddish, ne l’avaient pas surprise, elle s’était contentée de corriger mon accent. Et je m’étais senti comme un enfant qui écrit une lettre à ses parents, et à qui on la retourne avec les fautes corrigées.

Cet accent yiddish, je l’entends encore pourtant : dans les éclats de rire de Hejnoch, dans les chants de Pejsach, « shein yingele » résonne encore au moment de quitter les déjeuners familiaux, le dimanche. La culture juive, maman me l’a transmise par son assiduité aux rdv familiaux autour de la photo de famille d’avant-guerre, par les colonies de vacances de la CCE, par l’amour de mes grand-parents, c’était naturel, invisible mais fort, marqué au fer, et le souvenir de l’histoire familiale, avec la grande histoire ont tranquillement mais sûrement transformé ma révolte contre les injustices vers de solides valeurs humanistes.

Mardi, il y a deux semaines, c’était une belle journée : nous venions d’être informés du transfert de maman en unité de soins palliatifs. Je lui annonçais le midi, et revenais le soir en lui demandant de deviner ce que j’avais fait l’après-midi : malgré la douleur, elle était d’humeur joyeuse ; elle s’est prêtée au jeu, et après quelques indices trouvait que je venais d’assister à la première leçon de piano de ma vie. Aussitôt, elle ajouta « depuis le temps que je trouve que tu en as besoin : tu n’as jamais correctement placé les doigts » …

J’ai compris à ce moment, que tout ce que j’avais pu faire jusqu’ici pour me rapprocher d’elle était bien dérisoire, et que le principal était bien d’être là pour elle. Car toute ma vie, elle avait été là pour moi.

Une dernière chose, maman aurait adoré être avec nous ce matin, nous voir tous réunis, famille et amis ; et elle aurait pris un grand plaisir à chanter. Je vous propose une chanson qui a marqué son adolescence.

Suit Une petite cantate, chantée par Barbara, reprise par toute l’assistance…

Marcel Starowiecki

Deux parents, deux enfants, c’était la famille de Pejsach et Sofia Starowiecki à leur arrivée en France. Près de quatre-vingts ans plus tard, la petite fille, ma sœur, s’en est allée.

Nous sommes nés hors de France, moi dans un sovkhoze en Ukraine, elle dans un camp de personnes déplacées, en Autriche.

Mon premier souvenir, je devais avoir un peu plus de trois ans, est celui de l’arrestation de notre groupe de réfugiés apatrides lors de la traversée à gué d’une rivière, la nuit. Raymonde était juchée sur les épaules de notre père, moi, je grelottais pieds nus dans l’eau glaciale. Il semble qu’à l’époque, j’avais déjà quelques idées radicales ; je me souviens très bien avoir crié à notre père, en yiddish : « Tue-les, tue-les ! », alors que le pauvre était aligné avec les autres hommes du groupe, les mains sur la tête, contre un mur de la cabane où les gardes-frontière nous avaient rassemblés.

Raymonde, lors de notre ultime conversation, m’a confié qu’elle n’avait aucun souvenir de ses neuf premières années. À notre arrivée en France, apprendre la langue, apprivoiser -à défaut de le comprendre- ce monde étrange dont ni nos parents ni nous ne possédions la moindre clé, s’y intégrer pleinement, cela a constitué pour elle un défi peut-être plus difficile que pour moi, qui suis entré plus tôt à l’école de la République.

La bonne idée de nos parents de nous confier à la Commission Centrale de l’Enfance, avec ses patronages, ses colonies, a certainement contribué à nous « normaliser ». Là, nous n’étions plus des canards atypiques égarés dans un monde étranger. Les enfants de la CCE étaient semblables à nous, leurs parents ressemblaient aux nôtres, avec une différence notable cependant entre ceux arrivés avant-guerre et ceux arrivés après, les « gryners ». Mais trente mois d’écart entre Raymonde et moi, cela signifiait des classes d’âges différentes et si cette époque semble marquer le début de ses souvenirs, ceux-ci sont relatifs à des cercles dont les intersections avec les miens sont restés relativement faibles… quand nous étions moniteurs, ils étaient colons ! Mais les années passent, les cercles se désemplissent et finissent par se rapprocher.

La fidélité aux valeurs qui nous ont construits au cours de cette période, la fidélité à nos amis constituent, pour Raymonde comme pour moi, les fondations de notre architecture interne. Pour Raymonde plus que pour moi, une autre fidélité l’a animée, comme en témoigne son engagement à l’UJRE et en particulier à La PNM, au service desquels elle a mis toute sa force, toute sa volonté, parce-que notre père lui avait expliqué que « là, il y a des gens bien ».

Et comment terminer sans mentionner la famille qu’elle a fondée, les réussites que sont ma nièce, mes neveux et leurs propres enfants, les amis qu’elle a aidés, son optimisme, son dynamisme, la force avec laquelle elle a accueilli les épreuves qui n’ont pas manqué dans sa vie ?

Mais je veux me souvenir, avant tout, des bonheurs qu’elle aura connus et de ceux, auxquels elle aura généreusement contribué.

Micheline Chorowicz

Nous nous sommes rencontrées l’année de nos 12 ans, 66 ans d’amitié… c’était une personne exceptionnelle, brillante, volontaire, déterminée, courageuse, généreuse et d’une immense gentillesse.

Je l’ai rencontrée en colo à Tarnos, nous rapprochions nos lits et nous nous endormions main dans la main.

… douée [en musique], … déterminée [dans ses choix], …courageuse [perd sa mère à quinze ans, trouve un cours du soir, elle étudie après sa journée de travail].

Elle a pu reprendre ses études ; elle était bonne élève.

Le samedi après-midi, nous nous retrouvions au groupe des jeunes « au 14 ». Elle était enjouée.

… sportive… elle était joyeuse, on s’amusait bien.

… envoyée trois mois se former chez Bull, elle suivait le soir, les cours de politique du parti. …une énergie incroyable.

À ce moment, elle est venue habiter une chambre chez moi, on l’avait refaite toute les deux. En 1968, je dormais parfois chez elle rue du Château d’Eau, c’était plus près des manifs mais on n’y allait pas souvent, on ne supportait pas la violence.

En 1992… nous dormons à nouveau dans la même chambre, elle dans ce moment difficile, elle se confie longuement à moi.

En 1993, elle s’installe seule dans une petite maison… elle reprend les études pour avoir ce diplôme d’informatique…le soir… souvent pendant la nuit.

… après une analyse… je lui demande ce que l’analyse a changé dans sa vie, elle me répond : « Tout ».

Toute sa personnalité s’est réveillée, elle est redevenue cette battante pleine d’énergie, pleine de don d’elle-même.

Elle adorait inviter du monde chez elle, préparer des bons petits plats. Elle aimait gâter ses enfants et petits-enfants, toujours disponible pour eux. Elle aimait s’occuper des autres quand ils allaient mal.

Quand elle s’est installée avec Jojo ce fut le bonheur absolu, elle est devenue radieuse.

Plus tard, elle est devenue secrétaire de l’UJRE et s’est occupée du journal. Dans les quinze jours qui précédait la parution, impossible de lui parler, elle était surchargée de travail. Une fois de plus, elle travaillait la nuit.

…je lui ai dit : « Ralentis un peu, passe la main » ; elle m’a répondu : « J’aime ça, ça me fait plaisir. »

Ces dernières semaines à l’hôpital, nous nous sommes beaucoup parlé, je l’appelais tous les soirs vers 20h, et, alors qu’elle souffrait beaucoup, elle commençait toujours par me dire : « Tout va bien ». C’était Raymonde : ne jamais se plaindre, ne pas déranger les autres mais donner, donner, donner tout le temps.

C’était mon amie. Je l’aimais.

Edith Deleage Perstunski

À Tauba notre amie, à Tauba mon amie, « qui puisait son énergie vitale dans le cœur, lieu d’affection et de lucidité », pour reprendre l’expression de la philosophe Simone Veil dans son écrit sur l’amitié en 1942.

J’ai connu Tauba il y a quatre ou cinq ans en me rendant au 14 rue de Paradis, le local de l’UJRE pour y compulser des archives liées à l’histoire de mon père Israël Meyer Perstunski, membre de l’Union des engagés volontaires, anciens combattants Juifs 1939-1945, fondateur et dirigeant de la Commission du dernier devoir, membre de l’UJRE et directeur du dispensaire du 14.

Cet après-midi-là, en un jour de février froid et clair aussi, j’ai rencontré Tauba … au travail. Au travail de mémoire : à la recherche d’informations précises sur l’actualité des faits, gestes et actes antisémites en France et dans le monde.

Elle était au travail d’information et de réflexion et elle m’a accueillie…avec son sourire généreux, avec sa parole simple, toujours un peu teintée d’intranquillité – « Est-on certain de cette information ? Je vais chercher »… Avec son souci d’énoncer le mot juste pour informer sur les « événements » passés et sur les mouvements collectifs présents de lutte contre l’antisémitisme.

Alors et depuis ce jour, j’ai connu Tauba pour qui il s’agissait de contribuer à faire l’Histoire et non pas la subir, ni se contenter d’en causer. Je souscris à ce que le philosophe Vladimir Jankélévitch a écrit en 1966 : « Le temps, d’une certaine manière, peut faire croire à une disparition, mais la liberté de l’homme est qu’il peut se souvenir ». Je me souviens et je me souviendrai sans doute toujours de Tauba avec laquelle il fallait continuer et de résister aux crimes contre l’humanité, et de chercher comment cultiver l’entraide entre les humains.

« Depuis 2000 ans, la guerre plaît aux peuples querelleurs. Et Dieu perd son temps à faire les étoiles et les fleurs ». Ces mots de Victor Hugo, écrits en 1866, sont en résonance avec la lucidité vigilante de Tauba pour dire OUI à la Paix et NON aux guerres des mots qui préparent les guerres de fait. Vigilante, Tauba l’était aussi pour son jardin de fleurs et d’herbes peut-être pas toujours bien taillées.

Renée Fauguet

J’ai connu Raymonde le 2 novembre 1993, aux cinquante ans de Daniel Sznajderman où j’ai retrouvé des camarades des colos et notamment Jacqueline Komo que je n’avais pas vue depuis trente-cinq ans. Raymonde habitait Bagneux dans une maison ; nous sommes devenues amies et avec Jacqueline nous allions aux expos, cinémas…

Raymonde …est devenue la secrétaire de Lucien Steinberg président de l’UJRE et rédacteur en chef de la PNM.

En juin 2004 à ma retraite, Raymonde me demande de l’aider, je deviens trésorière, Roland Wlos devient rédacteur en chef. Quand il a fallu déménager du bâtiment C on a créé la Fédération du 14 qui regroupait : l’UJRE, le MRJ-MOI, l’AACCE dans les locaux où nous sommes actuellement. Raymonde Baron, Claudie Bassi Lederman mettaient tout en caisses ; Raymonde Staro et moi, nous les répertorions, un vrai travail d’équipe.

Le Covid est arrivé ; Raymonde m’a fait une lettre me permettant de me déplacer. J’allais à Bagneux mettre sous pli la PNM et Raymonde imprimait une par une sur sa petite imprimante les enveloppes ; puis nous allions à la poste pour l’envoi du journal.

Raymonde était de tous les engagements : les fresques de Taslitzky à Levallois, la fondation du RAAR, la PNM et tant d’autres batailles elle mettait toute son énergie.

Dès les premiers cancers – elle en a eu 4 ou 5 –, jamais se plaindre ; toujours là, elle venait le soir après 20 heures pour imprimer les enveloppes et autres documents, elle avait même apporté un transat pour se reposer un peu, toujours positive. Lorsque je suis venue la voir à l’hôpital d’Antony, elle était sur son ordinateur …, elle attendait une place en soins palliatifs ; j’ai été et je reste sidérée par sa vitalité, elle ne lâchait rien.

U n dernier mot qui résume Raymonde : « Mir saynen do ». Nous sommes là.

Henri Blotnik

La fidélité et le dévouement de tous les moments de Tauba ont été évoqués avec son rôle clé dans l’animation et les initiatives de notre UJRE.

Tenir une association c’est déjà difficile, faire vivre un journal à parution régulière bien plus difficile encore.

Tauba nous laisse un journal qu’elle a assurément contribué à sauver et qu’elle a fait vivre plus de deux décennies. À nous de poursuivre, nous nous y attacherons en pensant à elle.

Jacques Lewkowicz

J’ai rencontré Tauba pour la première fois dans le local de l’UJRE, elle me faisait part de son aide à la confection de la Presse Nouvelle depuis 1983 … nous avons travaillé ensemble pendant toutes ces années de 1989 jusqu’à aujourd’hui et nous avons souvent eu des différents, mais il y avait une chose qui ressortait de toute façon de ces entretiens, de ces échanges, c’est qu’elle était fondamentalement attachée à l’existence d’un mensuel juif laïque et progressiste. Je n’ai qu’une chose à dire, a vert a dank – un merci bien mérité, elle était attachée à la culture ashkénaze, merci beaucoup Tauba pour tout ce que tu as fait, on tâchera de poursuivre !